Extraits (Prologue)
février 2008 /
Écrire un ouvrage qui s’intitule « Histoire naturelle de l’hyperinformation » semble bien présomptueux, car c’est d’une histoire naturelle de la vie dont il s’agit. L’information fait partie de la vie comme la matière ou l’énergie des physiciens ; elle en est la substance intrinsèque. L’histoire de la vie, puis celle des hommes, ne sont au fond qu’une histoire de l’information.
Le premier organisme vivant né dans la soupe protoplasmique il y a près de quatre milliards d’années savait déjà s’informer et informer les autres. Bien plus tard, Homo sapiens ne devint sapiens que dès qu’il sut parler, c'est-à-dire organiser des sons reproductibles dotés de sens. Il lui fut alors donné la chance tragique de penser, de rêver et de se projeter. En inventant sans cesse les moyens de s’étendre, il conquit non seulement tous les territoires du globe mais aussi les secrets de la matière, de l’énergie et de la vie.
Homo sapiens avait lentement grandi, il avait construit ce que nul autre animal sur Terre n’avait fait. Il avait produit tant d’œuvres, tant d’arts, tant de pensées. Il avait lancé tant de projets, réalisé tant de rêves fous, inventé tant de machines stupéfiantes. Il s’était même pris pour Dieu, ou du moins son fondé de pouvoir sur Terre. C’est vrai, il avait aussi laissé quelquefois ses instincts errer, il avait commis quelques atrocités, mais que voulez-vous, l’homme est ainsi... Son chemin est jonché de spectres et de monuments car l’homme a passé un pacte faustien : toutes ses œuvres possèdent deux revers, le bien et le mal. Elles sont capables du meilleur comme du pire. Il s’en aperçut douloureusement quand, ouvrant la boîte de Pandore de la matière, il avait voulu la libérer. Cela aurait dû être un avertissement. Il n’en fut rien. L’homme continua sa route à marche forcée ne se doutant pas qu’il devenait progressivement le jouet des instruments de domination qu’il avait lui-même fabriqués.
Sa grande conquête fut la maîtrise de l’information. Elle était son obsession dès son plus jeune âge. Comment conserver les traces de sa mémoire et de son passage si bref sur cette Terre ? Il inventa sans cesse de nouvelles techniques pour communiquer encore plus et toujours plus loin, reculant les frontières au-delà de l’espace. Fier de la portée de ses découvertes, l’homme était inconscient de leur nature. En effet, chacune de ses œuvres, non seulement lui échappait, mais prenait son autonomie. Chacune de ses projections, de ces techniques dont on louait les prodiges, prenait, sans qu’il le veuille, une nature quasi-métaphysique. Chacune d’elle codifiait à sa façon le monde, l’unifiait, développait certains sens au détriment d’autres, certaines inclinations émotionnelles ou intellectuelles étaient favorisées tandis que d’autres étaient délaissées. Chacune de ses œuvres, de la plus bouleversante à la plus anodine possédait une puissance de nature écologique. Chacune de ses inventions changeait le monde alors qu’il croyait sincèrement qu’elle ne faisait qu’y ajouter quelque chose, un simple pas de plus dans le Progrès. Mais une goutte de vin dans un verre d’eau change radicalement la nature de l’eau. Le livre imprimé changea le monde et transforma l’homme, comme le fit plus tard la radio, la télévision ou l’ordinateur multimédia. Il n’en était pas conscient. Il ne pouvait l’être car ses œuvres possèdent une force particulière, celle du mythe. Aussitôt nées, ses créations se fondent dans l’ordre naturel des choses. L’alphabet, la roue, la lumière, l’auto, l’avion, l’ordinateur, les journaux, la télé, tous les produits de la culture humaine deviennent comme des dons de la nature, comme les arbres ou les étoiles.
Mais, au détour d’un siècle, Homo sapiens apprit à percer plus encore le secret de l’information et de son alchimie ; il libéra l’hyperinformation. Cette force entreprit alors des alliages subtils entre la matière et la pensée, l’animé et l’inanimé, le virtuel et le réel. Dès lors tout changea. Ce jour là, il comprit que la puissance de son cerveau lui échappait. Il se rendit compte alors qu’il avait changé, et son monde aussi. La niche qu’il s’était construite, siècles après siècles, dans le long cours de son histoire, lui devenait soudain étrangère, potentiellement hostile et dangereuse. Il découvrait, soudain dégrisé, que ses actions, ses pensées, sa culture, ses habitudes, ses coutumes, ses progrès, avaient dé-naturé son monde. Et que, de surcroît, lui-même avait aussi changé. Il n’était plus tout à fait le même. La science qu’il avait conçue et élevée dans son sein, l’avait brusquement promu au rang des objets intelligents et programmables, remisé au rayon des objets dépourvus de valeur spéciale. La haute image qu’il s’était faite de lui-même s’en trouvait soudain inquiétée. Dans son corps, dans les rouages de son cerveau, dans les sociétés et les civilisations qu’il avait construites, l’homme sentait une profonde métamorphose s’opérer. Une nouvelle version d’Homo sapiens était en train d’émerger dans le fleuve de l’évolution.
Une version d’homme toute neuve, hybride en puissance, dotée d’une intelligence autre, augmentée, connectée, maillée dans un tissu organique, une peau de communication. Un homme cellulaire, molécule pensante d’un cerveau plus grand, plus large, plus puissant que lui. Un homme nouveau fragile, et fort à la fois, tendu vers une espérance tragique, d’une ampleur surhumaine.»

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